
Épisode 2 de « Regards Croisés », série de l'AFXR et de RA'pro, avec Kelly Minotti (docteure, laboratoire IBISC — Université Paris-Saclay) et Benjamin Atlani (CEO de WiXar).
C'est le sujet de la thèse que Kelly Minotti a soutenue en décembre 2025 à l'Université Paris-Saclay, au laboratoire IBISC : Méthodes et outils de débriefing des simulateurs en réalité virtuelle. Nous en avons discuté pendant une heure pour la série Regards Croisés. Je prends ici le temps d'expliquer ce qu'elle a fait, parce que ses résultats méritent mieux que le traitement que le marché leur réservera probablement.
Kelly Minotti a un parcours d'ingénieure : ENSIIE, filière jeux vidéo et interaction numérique, puis le master RVSI à IBISC, en bicursus. Le sujet lui a été proposé par Guillaume Loup, alors qu'elle travaillait déjà au laboratoire. Nous connaissons bien Guillaume : nous avons collaboré avec lui chez WiXar dans le cadre d'une thèse CIFRE.
Le constat de départ est simple à formuler et difficile à contester. Notre secteur passe l'essentiel de son énergie sur l'expérience elle-même. On veut du réalisme, de l'engagement, de l'interaction, on veut reproduire des situations complexes ou dangereuses.
Tout cela est nécessaire. Mais du point de vue de l'apprentissage, ça ne suffit pas toujours. La question que pose Kelly Minotti est celle du moment d'après. Une fois le casque enlevé, que reste-t-il ? Comment aide-t-on quelqu'un à comprendre ce qu'il a fait, ce qu'il n'a pas vu, et ce qu'il aurait pu faire autrement ?
Les métiers qui pratiquent la simulation depuis longtemps ont déjà répondu à cette question. En médecine, en aéronautique, en sécurité, en gestion de crise, le débriefing est un moment institué. On n'y dit pas « réussi » ou « échoué », on y analyse le raisonnement, les décisions, les erreurs et les stratégies. Je le constate régulièrement avec les armées, où nous avons plusieurs projets en cours : la culture du débriefing y est ancienne et solide, bien antérieure au numérique.
La formation immersive n'a pas hérité de cette culture. Le débriefing y reste le plus souvent une conversation orale, avec parfois un score, quelques données, une vidéo.
Une bonne partie de la première année de thèse a été consacrée à l'état de l'art du débriefing lui-même. C'est ce détour qui rend le travail utilisable ailleurs que dans le cas d'usage où il a été testé.
Les méthodes existantes sont nombreuses et se découpent différemment selon les écoles, mais elles partagent trois temps. D'abord la réaction : à chaud, l'apprenant dit ce qu'il a ressenti et où il en est, ce qui permet au formateur d'ajuster la suite selon son état émotionnel. Ensuite l'analyse : on revient sur ce qui a été fait, on explicite les choix, on identifie les erreurs. Enfin le résumé : on formalise les leçons.
Concrètement, le casque est mis puis retiré quatre fois de suite. L'apprenant le porte pendant la simulation, dix à quinze minutes. Il le retire pour la réaction à chaud, où il dit ce qu'il a ressenti face à son formateur. Il le remet pour l'analyse, où il observe l'avatar rejouer ses actions et reprend lui-même les séquences ratées. Il le retire pour le résumé, qui se fait à l'oral.
Kelly Minotti a fait un choix que je trouve remarquable, et qui va à l'encontre du réflexe dominant chez les éditeurs de formation immersive, nous compris : tout immerger, parce qu'on en a la possibilité technique. Son système ne remet le casque que pour le deuxième des trois temps du débriefing, celui de l'analyse. Précisons-le, parce que le mot prête à confusion : il ne s'agit pas du moment où l'apprenant fait l'exercice, mais du moment où, la simulation terminée, on revient sur ce qui s'est passé. La réaction à chaud et le résumé se font sans casque.
La raison est physiologique avant d'être pédagogique. Le port du casque est limité par le cybermalaise, ce qui explique que les simulations de formation tournent généralement autour de dix à quinze minutes. Ajouter un débriefing intégralement immersif reviendrait à charger l'apprenant au moment où il a besoin de souffler et de parler en face à face avec son formateur. Elle tenait par ailleurs à ne pas mettre le formateur de côté, et c'est lui qui conduit la séance.
Beaucoup de gens dans notre métier feraient bien de relire ce paragraphe. Une chercheuse dont l'objet est le débriefing immersif en restreint volontairement le périmètre.

Ce qu'elle a développé s'appelle ReVeRSe. C'est un plugin Unity, pensé pour s'ajouter à un simulateur existant plutôt que pour imposer un environnement. Il fonctionne en trois fonctions.
L'enregistrement est la brique la moins visible et la plus déterminante. Les simulations de formation sont hétérogènes : certaines n'ont que quelques éléments à tracer, d'autres en ont énormément. Le parti pris consiste à enregistrer nativement ce qui est le plus courant sous Unity, déplacements et physique, puis à laisser le formateur ajouter des scripts simples pour tracer ce qui lui est spécifique. Un socle standard et une extension légère. C'est cette optimisation qui conditionne la faisabilité industrielle de l'ensemble, et elle est passée inaperçue dans la discussion alors qu'elle vaut le reste.
La relecture ramène l'apprenant dans l'environnement, où un avatar rejoue ses propres actions. Deux différences avec la vidéo. Le point de vue est à la troisième personne et le déplacement est libre : on circule dans la scène. Une vidéo enregistrée depuis le casque donne un point de vue fixe, en deux dimensions, qui ne montre pas ce qui s'est passé dans le dos de l'apprenant ni ce qu'il n'a pas regardé. En formation à la sécurité, ce qu'un opérateur n'a pas regardé est souvent l'information la plus utile de toute la séance. La navigation est également temporelle : on va directement au moment qui intéresse.
Le rejeu, enfin. L'apprenant reprend la simulation à un instant précis, là où il a commis une erreur, et agit autrement. Il ne commente pas son erreur, il la refait différemment et en observe les conséquences. Le raffinement important, celui qui fait l'objet de la seconde étude, consiste à ne reprendre que des segments plutôt que la simulation entière.
Deux études comparatives ont été conduites, portant sur la rétention à long terme, la motivation, l'engagement et l'utilisabilité.
La première compare trois façons de débriefer. Le système immersif, limité à ce stade à la relecture avec des prémices de rejeu. Le débriefing traditionnel, une simple discussion orale où l'apprenant doit se souvenir. Et le débriefing vidéo, où l'on rediffuse le point de vue enregistré pendant la simulation.
Les trois donnent des résultats similaires. L'équipe attendait un avantage net pour le système immersif ; il n'est pas venu. En analysant, ils ont identifié une limite du protocole : le simulateur utilisé était trop linéaire. Une action à faire, bonne ou mauvaise, trois façons de corriger. Il n'y avait pas grand-chose à rejouer.
D'où la seconde étude, sur un scénario nettement plus riche. Un simulateur de travail nomade dans un train, sur le thème de la cybersécurité : l'apprenant se déplace avec son ordinateur et son téléphone, manipule ses effets personnels, doit surveiller son environnement. Chaque action a des conséquences. Certaines erreurs restent rattrapables, d'autres déclenchent une fin critique qui interrompt brutalement la séance. Cette fois, le rejeu était pleinement opérationnel, et la comparaison portait sur le rejeu intégral face au rejeu segmenté.
Là encore, les mesures d'apprentissage se tiennent. La différence porte sur la durée : les séances de débriefing segmenté sont plus courtes, puisqu'on ne reprend que les moments qui comptent.
Le résumé public de la soutenance emploie une formulation plus large, évoquant une amélioration de la mémorisation, de l'analyse des erreurs et de la motivation. Je lui ai posé la question directement pour cet article. Sa réponse : elle ne dirait pas que le débriefing immersif améliore systématiquement toutes les mesures par rapport à l'oral ou à la vidéo. La formulation du résumé renvoie au potentiel du dispositif et aux bénéfices observés du côté de l'engagement, de la motivation et de l'analyse des erreurs. Sur la mémorisation, elle reste prudente.
Je trouve cette prudence précieuse, et je vais expliquer pourquoi.
La conclusion paresseuse consisterait à dire que le rejeu immersif n'apporte rien. Elle est fausse, mais elle oblige à déplacer la question et à distinguer trois plans.
Sur la rétention, aucun avantage n'est démontré, et la chercheuse qui a produit les mesures les plus récentes s'en tient prudemment là. Aucun fournisseur ne devrait donc vendre l'enregistrement et le rejeu comme un gain d'efficacité pédagogique en soi. C'est pourtant exactement ce que fait le marché.
Sur l'engagement, la motivation et la qualité de l'analyse des erreurs, des bénéfices sont observés, sans être présentés comme une supériorité établie sur les autres modalités. Ces variables ne sont pas décoratives. Un apprenant qui reprend sa décision au lieu de la raconter n'est pas dans le même état d'attention. Un formateur qui dispose d'une trace navigable ne passe plus son temps à arbitrer entre deux souvenirs contradictoires.
Sur l'exploitation, enfin, le gain est direct et mesuré. Le rejeu segmenté raccourcit la séance. La relecture libre montre ce que la vidéo ne montre pas.
Ces deux derniers plans décident de l'existence réelle du débriefing dans une organisation. Un débriefing court, dont la matière est immédiatement disponible et auquel l'apprenant adhère, se tient. Un débriefing long, reposant sur la mémoire et subi, saute dès que la journée glisse. Le débriefing est toujours la première victime d'un planning qui déborde, jamais l'exercice, parce que l'exercice est ce que les gens sont venus faire.
L'apport du rejeu immersif se joue donc sur la question de savoir si le débriefing a lieu, et dans quelles conditions. C'est le plus utile des deux axes, et c'est celui dont personne ne parle.
Nos clients ne nous demandent pas explicitement de débriefing. Le marché est encore immature là-dessus, et l'initiative vient de nous. C'est un travail d'évangélisation, comme l'ont été avant lui la plupart des usages qui paraissent aujourd'hui évidents.
Nous avons donc fait un choix différent de celui de la recherche, pour des raisons d'exploitation. Chez WiXar, le débriefing est intégré à l'expérience elle-même : il arrive en direct, juste après une conversation avec un avatar piloté par IA, ou à la fin du parcours. Il n'y a pas de session à replanifier, pas d'outil séparé à ouvrir, pas de deuxième créneau à obtenir auprès du client. Cette contrainte de simplicité d'exécution gouverne toutes nos décisions produit, parce qu'un débriefing qui suppose une organisation supplémentaire est un débriefing qui n'aura pas lieu.
Ce débriefing est plus court qu'une séance conduite par un formateur avec un outil de rejeu, et il ne vise pas la même profondeur d'analyse. Il est oral, donc immédiat, sans manipulation ni logistique. Et il s'appuie sur un corpus documentaire propre au client, ses procédures, ses référentiels, ses consignes internes, que l'IA a en mémoire. L'apprenant est repris sur sa procédure à lui, pas sur une bonne pratique générique. Nous préférons un débriefing simple et efficace qui se tient à un débriefing riche qui se planifie. Et l'approche prend : les clients qui l'ont vue fonctionner y viennent d'eux-mêmes et en redemandent, alors qu'aucun ne l'avait formulée au départ.
Ma conviction de fond reste l'apprentissage par l'erreur. Faire ses erreurs soi-même et en voir les conséquences dans un environnement où elles ne coûtent rien, c'est là que le cerveau encode. C'est ce que j'appelais story acting en 2018 : on ne retient pas ce qu'on regarde, on retient ce qu'on habite.
Le débriefing prolonge ce mécanisme. Je ne le décris pas comme le cœur du dispositif, et je maintiens cette hiérarchie en sachant que la littérature de simulation est plus sévère que moi sur ce point : exposer quelqu'un à une crise simulée sans débriefing structuré lui apporte peu. Le désaccord mérite d'être posé plutôt qu'arbitré dans une plaquette.
Il faut ajouter autre chose, que quinze ans de formation m'ont appris et qu'on n'aime pas dire dans une série consacrée à la recherche. L'efficacité pédagogique est un paramètre parmi d'autres dans les décisions d'achat de formation. Arriver avec un drapeau et un résultat expérimental ne déclenche rien. Ce qui décide, c'est la friction de déploiement.
Ce marché a démarré fort il y a une dizaine d'années, il a connu ses hauts et ses bas, et il reste freiné par le matériel et par la complexité de mise en œuvre. Toute complexité ajoutée côté client est un frein, quelle que soit sa valeur pédagogique.
Kelly Minotti m'a demandé pendant l'échange si j'intégrerais une brique de type relecture et rejeu dans notre plateforme. Ma réponse est conditionnelle et je ne la donnerai pas autrement. Si l'intégration ne représente presque rien pour le client au regard de ce qui est déjà déployé, alors oui, c'est vers là qu'il faut aller. Sinon, non, même avec des résultats spectaculaires. Et je ne vois pas le parc de casques bouger assez dans les deux à trois ans pour changer cette équation.
Sur l'IA, mon message est nuancé. Produire une analyse automatique est aujourd'hui simple et peu coûteux. Le problème est que les IA moyennisent. Pour obtenir un résultat moyen, c'est immédiat. Pour obtenir un résultat réellement bon, il faut une infrastructure conçue pour ça, capable d'exploiter les documents et les données métier de l'organisation.
C'est ce travail-là qui fait la différence, et nous nous y attelons avec acharnement chez WiXar. L'accès au modèle, lui, n'est plus un avantage compétitif pour personne. Quant au formateur, sa place reste entière et son rôle change : il doit arriver avec un panel d'outils qui inclut l'IA, et c'est un humain qui valide en dernier ressort. C'est une position de fond chez nous.
Sur ce point, la convergence avec les travaux de Kelly Minotti est nette. Leurs auteurs désignent eux-mêmes comme prochain chantier l'assistance intelligente : repérage automatique des segments à discuter, détection d'anomalies, suggestions au formateur. L'IA en préparation du débriefing, et pas en conduite du débriefing.

Écrire le débriefing en même temps que le scénario. L'étude 1 le montre par la négative : un scénario linéaire ne se débriefe pas, faute de décisions à analyser. C'est un défaut de conception pédagogique et aucun outil ne le rattrape.
Construire des points de décision aux conséquences différenciées. Le second protocole n'a été possible que parce que le scénario comportait des erreurs rattrapables et des erreurs fatales.
Segmenter le rejeu. Deux ou trois séquences. Le bénéfice mesuré porte sur le temps de séance, et le temps de séance décide de l'existence du débriefing.
Ne pas rendre le casque obligatoire pendant le débriefing. Précisons de quoi on parle, parce que le vocabulaire prête à confusion : l'analyse dont il est question ici n'est pas le moment où l'apprenant fait l'exercice, c'est le deuxième temps du débriefing, une fois la simulation terminée. C'est le seul moment où reprendre le casque a un intérêt. Encore faut-il laisser le choix à l'apprenant : certains n'ont aucune envie de le remettre après quinze minutes d'exercice, et forcer le passage revient à dégrader la séance pour respecter une intention de conception.
Écrire noir sur blanc ce qu'on fait de la trace enregistrée. Une simulation instrumentée produit un enregistrement détaillé du comportement d'un salarié : ses hésitations, ses erreurs, ce qu'il a regardé, combien de temps il a mis. Si cet enregistrement peut atterrir chez son manager ou dans son dossier d'évaluation, il cessera de travailler et commencera à se protéger.
Il fera l'exercice de façon défensive, il évitera de tenter, et le débriefing deviendra un exercice de justification. Trois points à trancher avant le déploiement, et à annoncer aux apprenants : qui a accès aux enregistrements, combien de temps ils sont conservés, et à quoi ils peuvent ou ne peuvent pas servir. Le point le plus important est le dernier. Une trace de formation qui alimente une décision RH n'est plus une trace de formation.
La mémorisation à long terme est la mesure la moins bien établie du domaine, et c'est celle que le marché met le plus volontiers en avant. C'est un problème d'état de l'art avant d'être un problème d'éditeur : la thèse de Kelly Minotti, avec un protocole contrôlé et deux études comparatives, aboutit elle aussi à la prudence sur ce point. En formation immersive en entreprise, la mesure du comportement au poste est presque absente de la littérature. Les revues systématiques du domaine le montrent sans ambiguïté : l'écrasante majorité des études s'arrête à la réaction et à l'apprentissage immédiat, le transfert est rarement testé, et le comportement réel en situation de travail quasiment jamais.
C'est le chantier qui nous intéresse. Les laboratoires ont le protocole, nous avons les cohortes réelles et les situations de travail. C'est ce que permet la recherche partenariale, et c'est pourquoi nous en menons.
Kelly Minotti cite deux disciplines qui manquaient à son dispositif : les sciences de l'éducation, puisque le débriefing est le moment où une expérience vécue devient de l'apprentissage, et la psychologie cognitive, pour l'attention, la charge cognitive et le transfert. La remarque vaut pour le secteur entier, et elle indique où recruter.
L'intérêt de ce travail n'est pas de valider après coup ce que nous vendons, c'est de savoir ce qui ne marche pas avant de le déployer chez un client.
Merci à l'AFXR et à RA'pro pour l'invitation, et pour une série qui fait réellement dialoguer recherche et industrie au lieu de les juxtaposer. Merci à Kelly Minotti pour la précision de ses réponses, y compris sur ce que ses résultats ne démontrent pas.
Références
Minotti K. (2025). Méthodes et outils de débriefing des simulateurs en réalité virtuelle. Thèse de doctorat, Université Paris-Saclay, laboratoire IBISC. theses.fr/2025UPASG082
Minotti K., Loup G., Harquin T., Otmane S. (2024). Exploring Immersive Debriefing in Virtual Reality Training: A Comparative Study. ACM VRST '24.
Minotti K., Mai D.X.H., Loup G., Chellali A., Ferrer M.-H., et al. (2025). The Immersive Debriefing: Comparative Evaluation of Full and Segmented Redo Methods in Virtual Reality.
Benjamin Atlani est cofondateur et CEO de WiXar, plateforme de formation immersive pilotée par IA qui transforme les procédures métiers en dispositifs de formation pour des secteurs à forte criticité : maritime, défense, aéronautique, transports. Il intervient en formation depuis une quinzaine d'années, a formalisé le concept de story acting 360° en 2018 et a encadré une thèse CIFRE. WiXar est implantée à Paris et à Aix-en-Provence.